Etre humain aujourd’hui : une réalité mouvante entre science et science-fiction ?

Par Christine Nizzi, philosophe, chercheuse et enseignante à Harvard et à l’hôpital Brigham de Boston.

Qu’est-ce qu’être humain, aujourd’hui, et qu’est-ce que sera demain cette condition humaine, avec les avancées des neurosciences et des technologies ? Comme la philosophie, les œuvres de science-fiction peuvent nous aider à réfléchir à notre futur. Dans cette conférence[1] (Cycle L’Invention du futur, Université populaire du Musée du Quai Branly, 13 mars 2018) Marie-Christine Nizzi, philosophe, chercheuse et enseignante à Harvard et à l’hôpital Brigham de Boston, examine six scénarios empruntés à ces œuvres : trois sont encore des fictions, trois autres sont déjà des réalités de la science d’aujourd’hui. Un résumé réalisé par Anne Judas, Mission Agrobiosciences-Inra.

L’homme, un corps et/ou une âme ?
Depuis l’Antiquité au moins, chercher à savoir qui l’on est demeure une question classique en philosophie : il s’agit du fameux « connais-toi toi-même » des Grecs. Or cette question reste plus difficile qu’il n’y paraît. Dans la conception dualiste de Platon, physique et métaphysique s’opposent. L’homme, c’est une âme alourdie d’un corps. Si l’on veut connaître l’homme, il faut chercher à connaître l’âme immatérielle. Mais, dans la conception empiriste d’Aristote, le corps et le cerveau, le système nerveux ne font qu’un : il faut les comprendre pour comprendre ce que c’est qu’être humain. 

L’humain, une réalité dynamique ?
Or selon Héraclite, autre philosophe, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Tout est en mouvement, tout change, et c’est également vrai des cellules du corps humain. Donc, être humain peut être pensé comme une réalité dynamique inscrite dans un contexte dynamique, y compris technoscientifique.
Quant à l’espèce humaine, Homo sapiens, qui se définit dans le temps en se différenciant d’autres espèces qui constituent son passé (son enfance ?), elle a évolué, elle est elle-même dynamique. Dans le passé pas de problème, mais au futur ? Dans ce futur, où va-t-on mettre la limite de l’espèce ? Nous avons déjà accepté certaines prothèses. Mais l’homme ultra-connecté qui ne peut vivre sans son portable, le cyborg de Winter soldier[2] muni d’un bras cybernétique sont-ils encore des humains ? La prothèse synthétique est-elle une violation majeure de l’intégrité du corps humain ? Et la puce sous-cutanée ?
Qu’est-ce qui est humain, non-humain ? La réalité humaine peut être envisagée comme une réalité dynamique, comme une frontière au sens américain du terme : il n’y a pas de délimitation fixe, de ligne de démarcation nette.
Comme le mythe de la caverne chez Platon, les scénarios de science-fiction (SF), selon Derek Parfit, philosophe de l’éthique, permettent non de se distraire ou de prévoir l’avenir, mais de réagir, d’investiguer nos sentiments, de tester la façon dont on sent ce qui va être pertinent pour nous face à ces scénarios.
Or dans la science-fiction, par définition, la norme est décalée, dès le titre du livre ou du film, dès les premières lignes ou les premières images. Dans la SF, il est c’est normal de se commander des clones sur catalogue. On regarde donc le futur, 2040 par exemple, avec un effet de décalage, de saut en avant – ce qui n’est jamais le cas quand on regarde le passé (les étapes de l’évolution nous paraissent des passages normaux, linéaires d’un état de l’espèce à un autre).

Six scénarios

Qui est qui ?
Un premier scénario de science-fiction est le transfert de conscience (John Locke, Essai sur l’entendement humain, 1689). Un prince se réveille dans le corps d’un cordonnier et le cordonnier dans celui du prince. Qui est qui ? Est-ce le corps qui va faire l’entité qui l’habite, au moyen par exemple de l’identité sociale ? Ou est-ce la continuité psychologique de l’être qui prime, la conscience ? Dans un univers platonicien où le corps n’est qu’un réceptacle dans lequel on pourrait « télécharger » la conscience, ce serait simple. Mais les schémas d’activité neuronaux sont physiques : dans l’hypothèse la plus désincarnée, la conscience existe en réalité comme une propriété émergente d’un réseau neuronal. On ne sait pas où sont les limites du matériel et de l’immatériel. Donc ce scénario est bien une fiction.

Autre scénario bien connu, la téléportation, par exemple dans la série télé Stargate, au moyen d’un vortex que l’on traverse. Le corps est scanné, détruit en un lieu pour être recomposé ailleurs, sur une autre planète, instantanément, en gardant toutes les propriétés physiques de sa structure moléculaire Imaginons que l’on prenne le téléporteur comme on prend le RER, le corps avec toute sa conscience, sa mémoire à l’identique. Et imaginons un bug : le corps numéro un n’est pas détruit. Deux corps, l’un ici et l’autre ailleurs, vont revendiquer la même identité, mais qui est qui ? C’est le corps qui nous individualise. Si deux copies existent, alors cette technologie nous oblige à réfléchir à l’identité.

Devenir immortel ?
Pour Platon, le corps est le tombeau de l’âme. Il est imparfait, mortel, fragile, faillible et l’homme peut disparaître à tout moment. Ah ! Si l’on pouvait transférer cet être dans un autre corps, plus parfait, moins fragile…
Dans le film The Island, les riches clients se font cloner pour créer des individus banques d’organes à des fins de greffe (mais les organes à greffer ne sont viables que si les clones produits ont une conscience !). Dans Altered Carbon, vous commandez le clone (homme ou femme, blanc ou de couleur) que vous voulez et vous êtes transféré dedans. Dans Stargate 1, la race des clones, copies de copies de copies, s’épuise génétiquement…

Aujourd’hui, le clonage de primates est possible. Or une espèce est en synchronie avec son environnement, coévolue. Comment se feraient les mises à jour d’une espèce fabriquée ? S’adapterait-elle ou modifierait-elle son environnement ?
Le bateau de Thésée, tel que le décrit Plutarque, permet de penser la question de l’identité. Si on en remplace successivement les planches, au bout d’un moment, est-ce encore le bateau de Thésée ? Et si un amateur a gardé toutes les vieilles planches, est-ce lui qui détient le vrai bateau ? Or les cellules d’un corps se renouvellent toutes les trois semaines : l’identité est changeante, l’être vivant est dynamique.

Changer de visage ?
Depuis 2005, on sait greffer un visage. Or, le visage a de tout temps représenté l’identité de l’individu. Un transplanté du visage à Boston l’a été deux fois, après le rejet de la première greffe : comment pense-t-il ce qui le fait humain dans ce cas-là ? Un médecin italien prétend même pouvoir pratiquer une greffe de tête sur un corps ; des recherches vont dans ce sens.

Etendre le corps dans lequel on naît ?
Dans le film The surrogate, tous les individus vivent en télécommandant un ou des robots de formes et d’identités différentes qui sont des réceptacles d’eux-mêmes. Le corps biologique est en sécurité dans un fauteuil, trop fragile pour s’aventurer à l’extérieur. Dans Avatar (2009), Jake, humain paraplégique, commande au moyen d’une interface informatique le cerveau d’un clone Navi, dont le schéma moteur est très différent du sien : il doit s’adapter à ce nouveau corps.
Cela a été fait entre deux singes en 2014 : le singe pilote est exercé au maniement d’un levier et pense à le lever ; le second singe qui lui est relié, et qui n’a pas la maîtrise de son cortex, le fait. Une patiente dont le cortex moteur est relié par des électrodes à un bras articulé via un ordinateur s’est versé un café pour la première fois depuis 15 ans. On va redonner de l’autonomie à des patients paralysés. De même aujourd’hui on peut relier les intentions motrices d’un patient à une prothèse à distance et cette prothèse peut lui transmettre une sensation de toucher (patients Melissa et Johnny à Boston). Cyborg ou pas cyborg ?

Et si la prothèse, qui est aujourd’hui remédiatrice, était pensée pour accroître les capacités du porteur, pour dépasser les fonctions naturelles ? Il est remarquable que, par pragmatisme, nous ayons tous adopté des techniques qui décuplent nos capacités, qui nous rendent la vie plus facile et étendent les capacités du corps biologique : le train, l’avion, le GPS…

Lire dans les pensées ?
Dans le cas de patients atteints de coma végétatif, ou de locked-in syndrome, une lésion empêche le message moteur de passer du cerveau au reste du corps mais la conscience est là. Selon Norris et Wayne, 25 % des patients en état végétatif pourraient communiquer par le biais d’une interface cerveau/machine et ils y travaillent.

Franchir nos limites ?
Des substances médicales existent pour booster l’attention, mais pas le jugement… Le cerveau est très complexe et on ne sait pas le mettre en super-capacité. Demain, les lunettes connectées vont permettre de prendre des photos, surveiller nos signes vitaux : on ne mourra plus de crise cardiaque. Ce que l’on doit garder à l’esprit, c’est que lorsque la norme fait un pas en avant, la marge fait un pas en avant. Une humanité qui n’aurait pas accès aux possibilités offertes par la technologie trouverait cela intolérable.

Être dépassés ?
L’intelligence artificielle pourrait-elle prendre le dessus sur l’espèce humaine ? C’est le cas dans Matrix, dans IRobot. Elon Musk alerte sur ce point – on peut penser que ce risque est réel. Il est certain que notre intelligence est faillible. Une bonne part de nos connaissances naît par essai/erreur : c’est a posteriori que l’on apprend où mettre la limite. 

Pour conclure
Lorsqu’en évoquant ces divers scénarios, M.-C. Nizzi répète : « C’est de la science-fiction, il n’y a pas de problème », elle veut souligner que tout ce qui est envisagé par l’auteur ou le réalisateur est possible facilement. La question de la faisabilité ne se pose pas, par exemple.
Mais du côté des sciences, et même à la pointe des connaissances en neurochirugie, tout n’est pas faisable et d’autres questions se posent. Identité, éthique, maîtrise des technologies, évolution de l’espèce… Pas si simple d’entrer de plain-pied dans le futur.

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[1] http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/universite-populaire/linvention-du-futur/details-de-levenement/e/la-science-fiction-37669/
[2] Captain America : Le Soldat de l’hiver, film de superhéros américain (2014),faisant partie de l’univers cinématographique Marvel. Le film raconte la suite de l’histoire de Steve Rogers, un jeune homme frêle de Brooklyn transformé en un super-soldat nommé Captain America.
Source Wikipédia