2018 – 2070 : l’utopie de mai 68 en action ?

par William Élie
http://lesamisdelaconf.org/

Vendémiaire 2070 à l’Ouest de Karaez, le paysage défile devant nos yeux, notre voiture hybride serpente au fil des collines des Monts d’Arrée, avant de plonger vers les vallées heureuses et mutines du Finis-terrae non loin de Plogoff.
Destination la terre, oui celle de nos ancêtres, celle que nous ont léguée des générations de progressistes dopés à la croissance, destructeurs de paysages et de biodiversité. Les productivistes y ont laissé une empreinte indélébile à une génération qui s’attache, désormais, à réparer l’horizon dévasté.

Je reprends la lecture de Utopie foncière[1] d’Edgard Pisani, ministre de l’Agriculture (1961-1966), Commissaire européen au développement. Et voilà que le verdict tombe : « Je n’en veux pas à mon pays. Je constate qu’il s’est trompé. Mais je n’accepte pas qu’il continue », puis, ultérieurement, « J’ai longtemps cru que le problème foncier était de nature juridique, technique, économique et qu’une bonne dose d’ingéniosité suffirait à le résoudre. J’ai lentement découvert qu’il était le problème politique le plus significatif qui soit, parce que nos définitions et nos pratiques foncières fondent tout à la fois notre civilisation et notre système de pouvoir, façonnent nos comportements. Entre l’avoir, l’être, le savoir, le faire, le paraître et le pouvoir, qui absorbent toutes nos énergies, l’avoir l’emporte aujourd’hui car il donne le pouvoir, permet le paraître, domine le faire et dispense d’être et de savoir.»

Cap sur le bocage nantais, celui des landes et des souvenirs d’un aéroport vaincu par la détermination de paysans-travailleurs et autres zadistes occupant un écosystème tant convoité. Il y a un siècle, « pour faciliter le transport aérien, le gouvernement de la République décida d’y créer un aéroport, afin que le Concorde pût s’y poser. Il a fallu quarante ans de réflexion pour en voir la première tranchée, avec le succès que l’on sait, et dix ans de plus pour que l’on se demande si, finalement, prolonger la piste de l’aéroport existante ne serait pas une meilleure idée. Dans les années 1980, la République décida de faire rayonner depuis Paris des voies de chemin de fer rapides, afin de rapprocher de la capitale des villes qui se sentaient délaissées par la capitale tout en revendiquant la décentralisation »[2].

Les trains écologiques ont été réhabilités depuis, cohabitant avec les véhicules interconnectés à moteur hydrogène autour des friches des centres commerciaux. En effet, les « landers » français ont redessiné la carte de l’aménagement du territoire ; un nouveau rapport au sol, aussi bien urbain que rural, est en action. La maîtrise collective du sol, plus économique, plus respectueuse des écosystèmes s’est imposée dans l’intérêt général. L’autogestion s’est traduite dans la conservation, la valorisation du patrimoine et la préservation de la ressource végétale et animale. La Constitution française admet depuis 2069 « la réappropriation collective des terres en les empruntant aux générations futures. »

Les communs agricoles sont devenus une réalité, la souveraineté alimentaire a pris une dimension régionale au nom des « communs » et d’une nourriture saine, accessible à tous. La forteresse de la propriété foncière a cédé au profit des droits d’usage, la diversité cultivée s’est généralisée dans les assolements.

Partout, des collectivités, des projets d’individus fertilisent des sols nourriciers qui approvisionnent les canaux de distribution alimentaire. Ici et là les rurbains déploient une synergie pour faire reculer les accidents sanitaires et la prévention gagne les plus âgés, soucieux de transmettre les valeurs démocratiques. Les résistances et alternatives ont condamné le pouvoir induit par l’argent, consolidant les aspirations en faveur d’un système garantissant à la fois l’autonomie et la solidarité. Les citoyens – et non plus les politiques – sont devenus les véritables acteurs de la transformation sociale.

La démocratie alimentaire associe dorénavant les usagers, les salariés, les consommateurs et les producteurs qui se sont affranchis définitivement de la Politique agricole commune, l’Union européenne n’est plus qu’un lointain souvenir. Les défenseurs de l’agriculture paysanne et autres syndicalistes coopérativistes avaient tracé le sillon au-delà de la propriété, l’agroécologie est devenue une réalité dans nos campagnes et en agriculture urbaine pour contenir la crise climatique structurelle.

Les valeureux combattants de Notre-Dame-des-Landes ont montré la voie s’inspirant des barbus larzacois, l’appropriation du sol, réglée par le code Napoléon, n’est plus universelle, ni intangible : l’économie des communs a triomphé, la monnaie locale circule dans toutes les mains, les Bretons trinquent à leurs premières vendanges de pinot noir : yec’hed mat !

[1] Editions du Linteau, 1977

[2] Frédéric Denhez, Le bio : au risque de se perdre, Editions Buchet-Chastel, 2018

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