Le bio bientôt conventionnel?

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Le bio serait-il en train de vivre un retournement d’image, devenant malgré lui le conventionnel de demain ? Une séquence animée par le journaliste Stéphane Thépot, dans le cadre des 25èmes Controverses européennes à Bergerac :  « Images des mondes agricoles dans la société : l’état de chocs ? », le 16 juillet 2019.

Avec Jean-Luc Bongiovanni, agriculteur en bio des Hautes-Pyrénées, Anne Rugemer, éleveuse en Andalousie, Benoît Leroux, sociologue, Université de Poitiers.

La table ronde

Stéphane Thépot : Jean-Luc, vous qui venez du conventionnel et vous êtes converti récemment à l’agriculture Biologique (AB), ne craignez-vous pas finalement d’être rattrapé par une logique business très éloignée des principes de l’AB ? 

Jean-Luc Bongiovanni : J’ai une exploitation polyculture-élevage de 90 hectares, dont une partie en bio, l’autre encore en conversion. L’élevage, qui concerne des canards prêts à gaver et des poulets en vente directe n’est pas non plus en bio, car il faudrait que j’augmente mes prix et vis-à-vis de ma clientèle, ce n’est pas gagné.

Mais je voudrais d’abord expliquer comment je suis arrivé en bio. Cela m’intéressait depuis toujours, sauf que je considérais ce mode de production assez inaccessible. Mon exploitation dans la vallée de l’Adour, en maïs irrigué, marchait très bien. Donc pourquoi changer les choses ? Et puis, il y a vingt ans, on a constaté un plafonnement des rendements. C’est là que j’ai commencé à travailler en agriculture de conservation des sols : non labour et engrais verts. Mais le déclic est intervenu dix ans plus tard, au moment où s’est opéré un réaménagement foncier.  Je me suis retrouvé avec des parcelles situées juste à côté d’habitations. Là, je me suis dit : leur jardin, leur terrasse est à vingt mètres de mon champ, je vais aller les voir et leur expliquer que je vais traiter tel jour, qu’il valait mieux qu’ils n’étendent pas leur linge et qu’ils ferment les fenêtres. Normal, quoi ! J’essayais de faire bien. En fait, je les ai complètement affolés ! Jusqu’à présent, mes prédécesseurs avaient traité avec du Lindane sans jamais connaître de problème. Mais sans rien dire… Du coup, je me suis dit que je ne pouvais plus travailler ces parcelles de la même façon. Cela représentait une dizaine d’hectares : j’ai décidé de les convertir en bio. Finalement, avec peu d’investissements, en faisant des cultures d’hiver et des rotations, je suis parvenu à des résultats assez corrects. Surtout, avec les aides et des prix plus élevés, cela devenait assez intéressant d’un point de vue économique. Plus intéressant en tout cas que l’agriculture de conservation des sols, qui a certes amélioré beaucoup de choses, mais qui ne changeait rien aux prix. C’est donc le facteur économique qui m’a poussé à tout convertir ! Il faut dire que j’avais à peu près pour 1000 euros de charges opérationnelles par hectare (coûts de semences, phytos et engrais, d’irrigation et de séchage) et que je ne dégageais que 60 euros de marge nette/hectare. Passer en bio ne représentait pas un gros risque économique

Les coopératives : une relation de dealer

Et pensez-vous aujourd’hui que le conventionnel va vous rattraper ?

J-L. Bongiovanni : Disons que je vais être obligé d’évoluer techniquement pour continuer à faire de la marge. C’est évident ! Reste que j’ai tendance à raisonner cette marge  à long terme et pas à l’année. Les nouveaux convertis étaient souvent performants en méthode conventionnelle et ils le sont aussi en bio, mais sur des rotations maïs/soja et en labour. A mes yeux, ce sont des systèmes qui, à un moment donné, vont casser. Je préfère réfléchir à une rotation plus longue.

Mais, pour vous répondre, c’est vrai qu’on a tendance à voir ce qui se pratiquait en agriculture conventionnelle arriver en bio. Notamment la recherche du maximum de rendement que cautionnent nos coopératives. Philippe Baret[1], il y a quelques années, nous disait : il faudrait que les coopératives quittent leur relation de dealer avec les agriculteurs pour rentrer dans une relation de projet. Nous avons besoin en bio de cette relation de projet pour envisager le long terme, pour la pérennité des débouchés, des prix, des méthodes. Sauf que les coopératives sont toujours dans une relation de dealer et ne font toujours pas d’agronomie. Elles arrivent en disant : « Vous avez besoin de tel produit, on va vous le trouver et vous le faire payer. » Si demain le bio devient conventionnel, c’est aussi parce qu’on est entouré d’un système qui a du mal à voir les choses autrement.

Anne Rugemer, vous avez une formation agro, justement, et vous avez décidé de vous installer d’emblée en bio. Cela faisait partie de votre projet de vie comme de votre projet professionnel?

Anne Rugemer : Oui, effectivement, le bio n’a pas été une décision à prendre, ça coulait de source, c’était une question de conviction. Et je ne suis pas issue du monde agricole donc j’avais tout à apprendre. J’ai un troupeau d’environ 450 moutons, dont le ‘Merina de Grazalema ’, une race laitière en voie d’extinction en Andalousie où je vis, mais que je remplace progressivement par une autre race autochtone qui correspond mieux au type de production que nous avons, car nous n’avons pas fait le choix du lait. J’ai commencé avec un petit troupeau de 80 bêtes. Au départ, les terres de pâturage étaient louées à un autre éleveur voisin. Mais au bout d’une dizaine d’années, il y avait surpâturage. Ensuite, vue le type de notre charge animale, la végétation arbustive a pris le dessus. Or débroussailler avec des moyens mécaniques coûte très cher, donc nous avons préféré prendre des chèvres, une centaine à présent, qui remplissent tout-à-fait cette fonction d’entretien des pâturages des moutons.

J’ajoute que la propriété est en fait constituée de deux exploitations au départ : la ferme de mon beau-père et la nôtre, qui la jouxtait. Progressivement, la ferme de mes beaux-parents est passé en bio, en douceur, grâce à mes beaux-frères et belles-sœurs qui ont repris l’activité, avec une idéologie plus écologiste.

Nos terres sont très en pente et de mauvaise qualité. Avec les subventions du programme espagnol de reboisement des terres agricoles, nous avons commencé, il y a douze ans, à planter sur une vingtaine d’hectares des espèces autochtones, chênes verts, caroubiers et oliviers sauvages. Il faut dire que, chez nous, les conditions climatiques sont très adverses. L’été dure cinq à six mois ; la période sèche minimum quatre mois. Et donc cela a été très compliqué. On commence à peine à en percevoir les résultats. Les caroubes et les olives sauvages constituent aussi un apport pour nos animaux, sachant que nous sommes autonomes concernant leur alimentation. Nous produisons le foin et du grain, dont de l’orge que nous vendons, des légumineuses, et la paille.

Dans l’imaginaire, et dans les faits, l’Andalousie est une mer de plastiques faite de serres chauffées. Vous devez être très atypiques dans cette région, y compris en bio!

A. Rugemer : il faut faire la distinction entre l’industrie agricole et l’agriculture. Quand cette industrie se dit bio et concurrence la bio française par exemple, c’est que le cahier des charges repose seulement sur la production, pas pour la distribution. Il y aurait moyen d’établir des outils qui permettent d’éviter que des pommes d’Argentine soient labellisées bio. Elles peuvent être bio en Argentine, mais est-ce bio en Europe ?

Je me tourne maintenant vers Benoît Leroux, car la définition du bio n’a cessé d’évoluer plutôt vers le bas, dénoncent les puristes, les militants des débuts. Etes-vous d’accord avec cette idée de banalisation du bio ?

Benoît Leroux : Oui. Jean-Luc et Anne correspondent assez bien au profil des producteurs qui s’installent aujourd’hui en bio. A la fois, des anciens conventionnels qui se convertissent pour des raisons diverses, économiques et environnementales, et puis des « néoruraux » qui viennent enrichir et reconfigurer le champ professionnel agrobiologique avec leurs pratiques et leurs logiques.

Mais d’abord, au regard du poids des imaginaires, il faut peut-être rappeler que la bio a une longue histoire d’ « agribiobashing ».  Dès son émergence, elle a été marginalisée, décrédibilisée, stigmatisée par le milieu professionnel agricole, en premier lieu, mais aussi par les agents de l’État, un certain nombre d’opérateurs économiques et des politiques. Depuis les années 1980, elle parvient à se faire reconnaître, via son cahier des charges et un ensemble de pratiques de plus en plus « normées ». Sauf que cette reconnaissance s’opère surtout sur le plan économique. Or, à l’origine, les pionniers qui conceptualisent ces nouvelles pratiques qui vont au-delà du mode de production, le font en réaction aux effets négatifs induits par l’industrialisation du monde agricole. Les premiers fondateurs, que ce soit l’Autrichien R. Steiner (la biodynamie), le britannique A. Howard (l’agriculture « naturelle ») ou le Japonais M. Fukuoka (l’agriculture « sauvage »), sont tous préoccupés par les dégâts occasionnés par les pesticides et les fongicides, l’usage du labour, la mécanisation systématique, la spécialisation agricole et, plus largement, par les produits alimentaires issus de cette agriculture dite moderne. C’est donc une contestation du modèle agricole productiviste et industriel, qui s’accompagne d’une force de proposition : un ensemble de techniques, une forme d’organisation, un principe d’autonomie paysanne, la ferme considérée comme un organisme vivant, etc. Autant de propositions concrètes pour une agriculture paysanne qui constituent le deuxième principe générateur de la bio avec la contestation. Théoriquement, ces deux principes générateurs conduisent les agriculteurs pionniers à faire que la bio soit, plus qu’un mode de production, un projet social et politique qui ne cesse de progresser, par exemple avec un cahier des charges qui, jusqu’en 2009, évolue vers plus d’exigences.

Une dynamique contestataire perdue en chemin

La perte en cours de route du volet contestataire est le fait d’une dépolitisation de la bio, réduite à un simple mode de production et ce, dès le début des années 1980, au moment de reconnaître une agriculture bio définie « sans produits chimiques de synthèse », d’homologuer et d’harmoniser les cahiers des charges privés existants.   Il y a alors toute une lutte pour élaborer cette définition. Celle qui a été retenue retreint la bio à un simple principe : n’employer ni pesticides, ni fongicides, ni engrais chimiques.

Cette dépolitisation de la bio, cette dépossession de sa dynamique contestataire, permet effectivement, dans un processus assez long, de l’intégrer dans une économie agricole dominante industrielle, celle-là même qu’elle critiquait à l’origine. Voilà la contradiction implicite que soulève le titre de ce débat : « Le bio, bientôt conventionnel ? » Après, je reviendrai peut-être sur cette notion de ‘conventionnalisation’. Un processus à l’œuvre déjà depuis plusieurs décennies, aux États-Unis notamment.

La dépolitisation débute donc avec le cahier des charges. Anna nous disait au contraire qu’il faudrait l’améliorer, en y intégrant la distribution….

B. Leroux : Les fondateurs de la bio ont au départ fait confiance à l’État, car il leur fallait une reconnaissance institutionnelle pour sortir cette agriculture de sa marginalité et la développer plus largement au niveau national et international. Il faut dire qu’à ce niveau-là, la France s’est placée à l’avant-garde, notamment avec ‘Nature et Progrès’  (qui, intègre, dès ses débuts, une part importante de « militants consommateurs ») . Mais il y a eu aussi une forme de trahison de l’État, qui n’a pas souhaité soutenir l’agriculture biologique. Certes, il existe un ensemble de plans de développement de l’agriculture biologique, mais qui consistent principalement à dire : dans dix ans vous aurez 10 % de bio, dans vingt ans vous aurez 20 % de bio, etc. Car demandez à Jean-Luc ou à d’autres :  l’argent n’est pas là ! Le soutien politique n’est pas là ! Vous allez me dire que l’État est un bouc émissaire un peu facile. De fait, le syndicat agricole dominant s’oppose aussi à l’émergence de la bio. C’est à ce niveau-là que se jouent les luttes pour défendre un cahier des charges, lequel ne sera ni porté ni défendu par les institutions étatiques. En 2003, le rapport Saddier[2] préconisait que l’Etat opte pour le marché : ce sont les consommateurs qui vont développer la bio, pas les organisations professionnelles agricoles. Nous sommes encore dans cette toile de fond.  

Cette perspective historique que dresse Benoît est intéressante.  Jean-Luc, comment ça se passe localement pour vous, avec les coopératives, les confrères, les acheteurs ? sont-ils scindés en deux camps ou y a-t-il cohabitation? De nouveaux opérateurs font-ils leur apparition ?

Jean-Luc Bongiovanni : Dans les Hautes-Pyrénées et le Gers, ce sont les mêmes coopératives qui ont diversifié leur activité dans la bio. Elles sont regroupées dans une structure, Agribio Union, qui collecte nos céréales. Elles l’ont fait, mais pas de gaîté de cœur ! Et les opérateurs privés s’y mettent parce qu’ils perdent des hectares, des volumes… Donc tout le monde s’y met. C’est plutôt bien car cela crée un peu de concurrence, ce qui maintient les prix.

Du côté des institutions, la chambre d’agriculture Hautes-Pyrénées a plutôt bien évolué. Huit de ses élus sont en bio : nous arrivons ainsi à nous faire entendre. Les lignes bougent. Notamment parce que ce sont des gens qui étaient en conventionnel qui passent en bio et qui montrent qu’ils arrivent à faire du résultat. D’autres structures ont été déterminantes pour déclencher des conversions en bio, par exemple le Groupement de Vulgarisation Agricole.

Échanges avec le public

Un cahier des charges qui pèse lourd

Un agriculteur : Je considère que si on n’est pas satisfait du cahier des charges européen, libre à nous de faire des cahiers des charges privés ! Nous autres, en Bretagne, avons décidé de le faire en 2002 : on avait refusé à l’époque les serres chauffées mais aussi les semences O.G.M. vendues sur les catalogues, y compris en bio. Les paysans peuvent prendre leur destinée en main, décider que le cahier des charges ne leur convient pas, se débrouiller pour faire valoir leurs produits tels qu’ils veulent auprès des consommateurs.

Pascal Singier, agriculteur à la retraite : J’ai converti une partie de mon exploitation en bio, laquelle a été reprise intégralement par notre fils et notre belle-fille, qui ont achevé l’intégralité de la bio. Quand on vient de l’agriculture conventionnelle, il faut changer radicalement certaines idées que nous avons. Par exemple, celle du champ « propre », sans un chardon qui dépasse, sans coquelicot. En bio, à l’inverse, il faut accepter de vivre avec tout ça et de créer un équilibre.

Si ma femme et moi avons abandonné le conventionnel, c’est que ça ne fonctionnait pas sur notre exploitation. Tous les ans, il y avait un phénomène climatique qui faisait que les rendements n’étaient pas là et que ça ne répondait pas à la mise de fonds qu’on avait fait à travers la chimie. Ensuite, on a fait beaucoup d’accueil pédagogique, on a aussi développé une boutique à la ferme, en 1987. A l’époque, on était pris pour des fous. Or quand on vend à la ferme, on ne peut pas faire autrement que de regarder notre client dans les yeux. Là, on ne peut pas raconter de bêtises. On a toujours dit comment on travaillait. Et très vite, nos clients nous ont dit : mais vous êtes presque en bio ! Donc le pas s’est fait très rapidement. Il s’est fait pour une raison foncière, parce qu’on voulait travailler avec ‘Terre de lien’, donc il fallait qu’on respecte leur cahier des charges.

Je voulais dire aussi que nous avons développé une clientèle vente directe, quand nous étions encore en agriculture conventionnelle, très très respectueuse. Du coup, nos enfants passés à l’agriculture biologique ont augmenté les prix, la clientèle est restée fidèle.

 Un participant : Je voulais réagir parce que vous semblez proposer une multiplication des cahiers des charges. Cela va poser problème pour le consommateur, déjà un peu perdu entre le label rouge, l’A.O.C. (Appellation d’Origine Contrôlée), l’I.G.P. (Indication Géographique Protégée). Je ne suis pas sûr que la solution soit vers la multiplication des cahiers des charges, plutôt orientés sur une obligation de moyens…(- Dans la salle : « Personne ne suggère la multiplication des cahiers des charges ! Ce qui est proposé, c’est de les faire évoluer ») La solution n’est-elle pas plutôt un affichage de résultats permettant au consommateur de choisir en fonction de ses priorités : l’absence de pesticides, le développement de la biodiversité ou d’autres performances que l’on peut attendre des systèmes agricoles. Ce midi il y avait du vin H.V.E. (Haute Valeur Environnementale). Est-ce que le bio ne doit pas réfléchir également vers cette obligation de résultats ?

Gilles Allaire, chercheur Inra : Je voulais revenir sur la dépolitisation de la bio qu’évoque Benoît Leroux. Je ne pense pas que ce soit lié à une question de cahier des charges. Il ne faut pas oublier que, dans les années 80’, il y avait plusieurs cahiers des charges. Je ne me rappelle plus très bien, mais il y en avait quatorze ou quinze en France. Le tournant, c’est quand il a fallu passer par la certification via une tierce partie. C’est cela qui a dépolitisé. Au départ, ce sont les réseaux de de ‘Nature et Progrès’ qui proposaient les différents cahiers des charges et faisaient la certification.

Par ailleurs, le mouvement a toujours connu une ambiguïté et ce, dès le départ. Ainsi, Nature et Progrès a milité au niveau international pour faire grandir l’association des mouvements bios, l’I.F.O.A.M. (International Federation of Organic Agriculture Movements), et ils ont voulu généraliser les cahiers des charges pour développer les marchés. Nature et Progrès a d’ailleurs toujours son propre cahier des charges. Notons aussi que certains demandent d’autres formes de certification, qu’on appelle participatives.

Dernier point, sur les pommes bio d’Argentine. Au Brésil, j’ai vu effectivement des pommiers certifiés bio, mais par qui ? Qui finançait ? Carrefour, qui pré-achète la récolte et paie la certification. Sinon, ça ne pourrait pas marcher.

Un agriculteur : Aujourd’hui je suis en bio. On mentionne le fait qu’il est rattrapé par le conventionnel. Comment le bio peut-il reprendre de l’avance ? Comment être mieux que bio aujourd’hui ? Mieux que bio, c’est quoi ?

Une participante (Agricultrice Bio) : Benoit Leroux a mentionné le désengagement des services de l’État, je suis tout-à-fait d’accord. Ils nous ont fait signer un contrat selon lequel ils nous remboursaient la licence bio pendant cinq ans. Puis, au bout de quelques temps, ils nous ont dit qu’ils n’avaient plus de sous et qu’ils arrêtaient. J’ai fait le même constat en Bulgarie et en Roumanie.

Après, il y a une chose que les consommateurs ne savent pas, c’est qu’en agriculture biologique, on a droit à un crédit d’impôt qui s’élève cette année, à 3500 euros. Or les licences bio des petits agriculteurs coûtent bien moins cher. C’est donc là, quand même, une incitation, et je réponds souvent que ceux qui se privent de se faire certifier en AB pretextant le cout de la licence ne doivent pas bien savoir compter ! Or le credit d’impôt de 3500 euros, pour moi c’est une somme considérable. L’État français ne s’est pas désengagé autant que certaines Régions.

Anne Rugemer : En Espagne, des organisations soutiennent la production et organisent la commercialisation, mais pas au niveau de l’élevage. Ce qui manque aussi cruellement, c’est cet esprit associatif qu’il y a en France. Une tradition de regroupement paysan.  En Espagne, chaque producteur est isolé. Dernier point, je suis étonnée et un peu déçue qu’en France, la production espagnole soit considérée comme l’est la production marocaine chez nous.

Merci pour ces témoignages. Je compléterai l’apostrophe de Gilles Allaire sur le cahier des charges par un témoignage que j’ai recueilli chez un historique de ‘Nature et Progrès’, qui est maraîcher. Il dit: « Le cahier des charges, je l’ai balancé, je m’en fiche, j’ai ma clientèle. » Il a sa clientèle et il n’a donc plus besoin d’une certification pour vendre. La certification servirait en fait à vendre sur les marchés extérieurs.

Benoît Leroux : Effectivement, il y a eu un ensemble de repositionnement de la part des producteurs suite à cette dépossession du cahier des charges Agriculture Biologique. D’autres stratégies ont été mises en place, notamment autour des A.M.A.P, mais aussi de nouveaux cahiers des charges ou un nouveau label. Ainsi, Bio Cohérence a émergé il y a quelques années et va au-delà du cahier des charges AB, avec une logique géolocalisée.  ‘Nature et Progrès’ défend également une bio plus radicale. Car qui, aujourd’hui décide de la teneur du cahier des charges AB ? Ce ne sont plus des producteurs et des consommateurs, comme à leur origine, mais, aux côtés de représentants des producteurs, des agents des circuits de transformation, de vente, de commercialisation, ainsi que les organisations professionnelles agricoles dominantes et l’Etat. En France, l’enjeu relève donc d’une réelle volonté politique pour défendre une bio plus exigeante et, surtout, cesser de développer des avatars, tels que l’agriculture raisonnée, puis l’agriculture durable, compatibles du point de vue agrochimique, et qui détournent l’ensemble de la profession des réelles alternatives agroécologiques portées par la bio.

Pour moi (je mets ici ma casquette militante), même l’agroécologie s’inscrit dans ce processus qui consiste à minorer la puissance de l’agriculture biologique en tant que mode de production alternatif, celui qui défend un modèle d’économie réellement écologique et donc sociale, solidaire et relocalisé.

Il y a quelques années, lors d’une précédente édition des Controverses, un agriculteur disait : « Ce n’est pas moi qui suis en bio et les autres en conventionnel. Moi, je suis agriculteur et les autres font de l’agriculture chimique. » Vous, Jean-Luc, êtes-vous un ancien agriculteur ‘chimique’ ou trouvez-vous que cette expression va trop loin ?

Jean-Luc Bongiovanni : Je trouve que ça va un peu loin. Reste que je suis très content d’avoir fait cette conversion et qu’aujourd’hui, je deviens un peu allergique à la chimie. Quand mon voisin traite, je ne sais pas si c’est psychologique ou réel, mais je ne supporte plus !

Cela dit, je voudrais revenir surla certification. Notre souci, c’est d’une part que le consommateur se repère clairement, s’y reconnaisse, d’autre part que notre production soit pérenne. En bio comme en conventionnel, nous sommes encore des producteurs de matières premières, et nos acheteurs veulent que celles-ci soient toujours le moins cher possible. Cet été, des camions de soja bio du Togo sont arrivés à Barcelone-du-Gers, à la coopérative Agribio Union. Cela nous inquiète, car c’est un moyen d’acheter à bas prix. Ne faudrait-il pas territorialiser cette production via le cahier des charges ?

Lionel Delvaux, Fédération Inter-Environnement Wallonie : Concernant la dépolitisation de la bio du fait des processus normatifs, un témoignage. Lors d’une réunion des filières en Wallonie, on nous a montré une étude de marché indiquant que le consentement à payer pour les productions locales était plus important de 10 % que pour les produits bios. Voilà, de mon point de vue, le signe d’une crise de confiance par rapport au bio. Probablement parce qu’il n’intègre pas les questions liées à l’éthique de la production, aux critères environnementaux, à la biodiversité, et que les gens en ont conscience. Fait-on le même constat en France, sachant que le bio s’y inscrit plus dans des logiques de circuits courts ?

On sait également que le consommateur se perd dans les différentes labellisations. Ne peut-on imaginer que H.V.E. et AB aient une démarche intégrée ?

Cela rejoint une question précédente : comment faire plus bio que bio, en incluant le bilan carbone et la question du transport ? De même, il conviendrait d’aborder les conditions sociales de production.

Jean-Paul Landat, viticulteur : J’ai travaillé à la définition de ‘l’agriculture paysanne’, en collaboration avec l’Inra. Aujourd’hui, ce mot est très utilisé, mais je ne suis pas sûr que tout le monde sache exactement ce que cela désigne. L’agriculture paysanne est basée sur un trépied qui a été copié-collé par l’agriculture durable : l’aspect économique, l’aspect social et l’aspect environnemental, déclinés avec un certain nombre d’outils et de critères d’évaluation, et qui permettent, grâce à l’utilisation du numérique, de décrire une marguerite avec ces trois piliers… (S’adressant à Philippe Mauguin, PDG de l’I.N.R.A.) Cela vous rappelle des souvenirs ? Ah, merci ! C’est un critère d’évaluation pour dire : on est dedans ou on est dehors. Je pense qu’on pourrait le réutiliser, il est de droit public puisque ça a été financé par des financements publics. C’était intéressant pour les paysans qui souhaitaient qu’on fasse une évaluation, vérifier l’équilibre qu’il y avait entre les trois branches. Et, à l’intérieur, je vais citer un exemple, il y avait le mot ‘autonomie’, un des critères les plus importants. Autonomie agronomique, autonomie financière et autonomie sociale. En fait, si l’on veut avancer dans les critères de reconnaissance positive au regard des consommateurs, je pense qu’il y a là un ensemble de solutions. Par contre, il ne faudrait pas trop tomber dans le piège de la multiplication des labels.



[1] Philippe Baret est ingénieur agronome des régions tropicales, docteur en génétique quantitative et professeur à l’Université Catholique de Louvain (Belgique). Il est intervenu lors de plusieurs éditions des Controverses Européennes.

[2] Martial Saddier, député de Haute Savoie, a présenté, le 17 juillet 2003, son rapport sur l’agriculture biologique en France. Ce rapport dresse tout d’abord un état des lieux de l’ensemble de la filière puis, ayant mis en lumière ses problématiques majeures, propose une quinzaine de recommandations visant toutes un seul et même objectif : permettre à l’agriculture biologique française de reconquérir une première place européenne.

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