Distances ou proximités : un choix de société !

Une contribution de Rémi Mer. Observateur des relations entre les agriculteurs et la société, d’abord dans le secteur de la communication, puis comme consultant et journaliste en presse professionnelle, il est l’auteur de l’essai Le Paradoxe paysan (Ed. L’Harmattan. 1999) sur la communication agricole, suite à l’affaire de la vache folle. Dernier livre paru : Dans la tête d’un jeune agriculteur (Ed. Skol Vreizh. 2018)

Au-delà des questions d’image et identité, nous devrions regarder de plus près les processus de mise à distance ou de rapprochement, des relations, des interactions, voire des conflits (de voisinage, de valeurs, de représentations…) entre les agriculteurs et le reste de la société. Pour éviter un monde « hors-sol » coupé de ses racines, de son corps, de la nature, du lieu de vie…

Du côté des agriculteurs, l’approche verticale en filières de plus en plus longues, surtout si elles sont orientées à l’export, a éloigné les producteurs des consommateurs-mangeurs, et réciproquement. Il est donc urgent et nécessaire pour tout le monde de revenir à une approche plus territoriale – ou horizontale – des relations autour de la question alimentaire. Certes, les adeptes des circuits courts sont plus prêts à cette transition vers des systèmes alimentaires territorialisés, mais l’enjeu sociétal dépasse cette vision réductrice.

L’identité collective professionnelle des agriculteurs 1 est de plus en plus composite et diversifiée. Cela vient des itinéraires de vie, desexpériences antérieures et projetées, des adhésions ou des rejets des formes d’organisation comme des projets professionnels… Cette identité professionnelle est bousculée par la forte diversité des itinéraires et profils, des situations (reprise /installation-création), des statuts (formation, compétences, sexe, filiation…), des « modèles » et systèmes, des revenus, des styles de vie (vacances, loisirs..). Par ailleurs, la diversité des liens, l’attachement au sol (voire au foncier), l’ancrage au local, la référence au territoire, la dépendance vis-à-vis des marchés deviennent des marqueurs identitaires de l’évolution du métier dans un contexte socioéconomique marqué à la fois par des attentes de proximité et de relocalisation des questions agricoles et alimentaires et à l’opposé par la mondialisation des marchés sur la base d’une « vocation » exportatrice. Et dans ces filières longues, le produit d’origine – et plus encore le producteur – est rarement reconnu à sa juste valeur et place.

Mais cette identité collective ne peut se penser que dans ses relations sociales, avec le territoire (intégration /acceptabilité…), avec la société (reconnaissance, légitimité…), avec les citoyens, comme les consommateurs qui se font une idée des agriculteurs, de leur travail et des pratiques agricoles. Le monde paysan est ainsi sous le regard des autres, même si la « représentation » est difficile, voire impossible dans les médias comme dans les débats publics, tant l’imaginaire collectif est riche de mythes, stéréotypes/clichés, de multiples symboles… Et que dire du malaise paysan et de ce sentiment de dénigrement, pas toujours fondé, mais qui traduit un vrai problème dans ces relations sociales ?

Quelle place pour les agriculteurs ?

Menacés d’invisibilité sociale (comme toute minorité) et économique, les agriculteurs se pensent néanmoins indispensables ou incontournables. Et incontournables, ils le sont… mais désormais davantage perçus dans les polémiques ou à partir des effets négatifs de leur activité, les fameuses externalités négatives, quand leur légitimité nourricière passe dès lors trop souvent au second plan. Ils sont à la recherche d’une reconnaissance dont ils ne voient pas les manifestations. Au contraire, les remises en cause sont de plus en plus nombreuses et croissantes sur de nombreux champs : environnement, santé, biodiversité, changement climatique, bien-être animal… Pire, ces interrogations, critiques et autres controverses se font pressantes, dans une urgence qui ne laisse même pas le temps nécessaire à la transition. Comment s’y retrouver dans ce « sentiment » d’urgence et de dénigrement (« agribashing »), même si le tableau est heureusement nettement plus réjouissant 2? Mais pour cela il faut se mettre en situation de répondre aux attentes sociales qui s’expriment ici ou là en termes de qualité, de santé, d’environnement, de proximité, de transparence… ? 

Quelles relations demain ? Quelle stratégie de communication ?

Il serait injuste de faire porter aux seuls agriculteurs la responsabilité des multiples distances introduites avec les consommateurs-mangeurs, les citoyens… Après tout, ces derniers en sont tout aussi les acteurs et pas seulement les victimes d’un système anonyme, qui les a éloignés de leurs paysans fournisseurs, de la terre, de l’aliment brut, de la cuisine comme du jardinage… Au passage, un système de valeurs matérialiste et artificiel, technique et économique, s’est progressivement imposé au point de ranimer les questions existentielles et éthiques autour de l’alimentation dans ses multiples dimensions.

Dès lors, comment élaborer un récit commun, mais surtout avec qui et sur quelles bases ? Comment gérer les décalagesentre les agriculteurs et la société, car ces distances croissantes peuvent à terme entraîner des défiances, déjà bien présentes vis-à-vis de l’alimentation (et des IAA). Pour l’instant, les agriculteurs en général conservent encore un capital confiance remarquable, mais cela va-t-il durer ? Pour ce faire, il faudra prendre au sérieux les décalages entre les représentations (images dans les sondages, les médias, la culture…) et la « réalité » issue d’identités multiples. Mais que fait-on pour identifier ces décalages, en comprendre l’origine et les ressorts, et surtout les réduire au niveau de l’opinion publique comme des leaders d’opinion, à la ville comme à la campagne ?

Certes, des initiatives de communication cherchent à réintroduire des formes de proximité pour compenser les distanciations en cours. Mais les compétences relationnelles (réseaux de sociabilité, formation…) vont bien au-delà de la maîtrise des outils de communication et notamment des réseaux dits « sociaux »  (Facebook, Twitter…). Plus largement, il faudra passer d’une logique d’expression pourengagerledialogue, échanger, argumenter… avec le grand public comme avec les leaders d’opinion (politiques, intellectuels, enseignants, scientifiques, journalistes…) sans oublier les cibles de demain (jeunes).

On le sent bien, il s’agit d’adopter de nouvelles postures : écoute ou influence ? Défense ou réponse aux « agressions » ? Justification ou explication ? Les messages devront être authentiques, pédagogiques  pour donner à voir, à apprendre, partager des expériences. On ne pourra sans doute pas se contenter d’une « communication positive » basée sur une logique de promotion avec le risque d’occulter les questions qui dérangent et/ou de ne pas y répondre, au prétexte d’éviter les conflits ou les remises en cause. De même, il faudra assumer et relativiser l’impératif d’être présent sur les réseaux « sociaux » dans l’optique d’une stratégie « d’influence », source de tensions, voire dans les médias. Le tout, au détriment des voisins et plus largement de la sociabilité locale dans le cadre d’une communication de proximité, de plus en plus nécessaire… et tout aussi efficace !

Retrouvez le programme des 25es Controverses européennes à Bergerac en cliquant ICI.
Pour contribuer vous-aussi ! Voir ICI.


  1. Identité de crises et crises d’identité. Quaderni. N° 56. Hiver 2004/2005. http://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_2004_num_56_1_1653
  2. Agribashing, vraiment ? : http://revue-sesame-inra.fr/agribashing-vraiment-ii/

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