Quand le cinéma dépasse le binaire

Une contribution de Marc Gauchée, essayiste, aux 25es Controverses européennes à Bergerac

La recette à suivre est à la fois ancienne et rodée. Commençons par le décor : la prédilection pour les oppositions binaires qui est, comme le note l’historien britannique Sudhir Hazareesingh, l’une des caractéristiques de la vie intellectuelle en France1. Ajoutons le goût de la querelle, puisque le journaliste québécois Louis-Bernard Robitaille reconnaît à la France une véritable culture de guerre civile : « La France se divise toujours et spontanément en deux camps adverses de dimensions comparables »2. Éloignons-nous ensuite de la réalité agricole pour cause de vie urbaine. Continuons, depuis Descartes, à faire primer l’idée sur l’expérience. Il ne reste plus qu’à tremper le tout dans une sauce imaginaire et nous obtenons une belle vision binaire à forte tendance antagoniste…

Sage femme de Martin Provost, long métrage sorti en 2017, donnait des clés pour sortir de cet « état de chocs » comme le porte le titre de ces 25es Controverses européennes. Ce film raconte ainsi la rencontre de deux femmes que tout oppose et qui vont quand même réussir à construire une relation malgré leur antagonisme binaire initial.

D’un côté, il y a Claire (Catherine Frot), mère célibataire d’un grand garçon qui vient de quitter la maison et surtout sage-femme de son métier. Martin Provost dit d’elle que « c’est une femme engagée qui vit pour les autres »3. Et Catherine Frot ne dément pas : « [Claire] a mis sa vie entre parenthèses pour mieux se consacrer aux autres avec une bonté et un dévouement incroyables »4. De l’autre côté, il y a Béatrice (Catherine Deneuve), ex-maîtresse du père de Claire et qui mène une vie de patachon. Le film raconte leur rencontre et leur transformation au contact de l’autre.

Alors Sage femme ne serait qu’une nouvelle version de cette rencontre qui commencerait comme la fable de La Fontaine La cigale et la fourmi et se terminerait comme Bienvenue chez les ch’tis de Dany Boon ? Une égoïste croise une altruiste et il en sort une synthèse plus humaine et plus sympathique ? Il est plus intéressant de voir ce film comme l’apprentissage de la nécessité du rapport aux autres et comme une critique de ce qui fonde la société néolibérale.

Claire par sa stricte abnégation et Béatrice par son égoïsme permanent croient finalement pouvoir se passer des autres pour construire leur propre vie : Claire aide mais ne demande jamais rien, Béatrice prend mais ne donne jamais rien. Elles croient qu’il est possible de vivre sans attache. Elles sont bien dans l’air du temps qui fait de l’autosuffisance et de l’autonomie un idéal moral et qui peint la dépendance envers les autres comme une faiblesse ou une vulnérabilité. L’originalité est de montrer que cette idéologie de l’autosuffisance est tellement répandue qu’elle peut s’exprimer quel que soit son mode de relation aux autres : dans l’indifférence aux autres, ce qui est prévisible, comme dans le don aux autres, ce qui est beaucoup plus original.

Et le film de Martin Provost raconte comment ces deux femmes vont passer de la dépendance perçue négativement, car assimilée à un manque, à la dépendance comme un lien. Comme l’écrit la philosophe américaine Judith Butler : « Si je dois mener une vie bonne, ce sera une vie vécue avec d’autres, une vie qui ne peut pas être une vie sans les autres ; je ne perdrais pas ce que je suis : celui que je suis sera transformé par mes connexions avec les autres, car ma dépendance à l’égard d’autrui et le fait que d’autres dépendent de moi sont nécessaires pour vivre et pour vivre bien »5. Le dénouement de Sage femme n’est donc pas une synthèse de comédie entre la cigale et la fourmi ou entre la société et les mondes agricoles, c’est un nouveau rapport aux autres, une nouvelle façon de vivre qui commence.


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