No futur : quand la SF nous fait le coup de la panne… d’avenir !

Quels récits de l’avenir nous font les films de science-fiction ? Et en quoi ceux-ci ont-ils changé depuis une quarantaine d’années ? A l’occasion des 24es Controverses européennes – Agriculture et Alimentation : mais que fabriquent les prospectives ? -, la Mission Agrobiosciences avait demandé à l’essayiste et auteur pour le blog CinéThinkTank Marc Gauchée de s’intéresser à ce genre singulier qui donne à voir les préoccupations et les angoisses de nos sociétés, comme leur manière de se projeter dans le futur. Alors quel film nous faisons-nous de l’avenir ? Observe-t-on une rupture dans les récits ? Et de quelle nature ?

Marc Gauchée. Effectivement, on observe une rupture dans les récits des films de science-fiction. Tout commence, au début des années 70, après la période de croissance économique, quand la société s’interroge sur l’avenir et les limites de la croissance. Jusqu’où cela va-t-il aller ? Le point commun de toutes ces réflexions est l’idée que le monde est « plein » du fait de la sururbanisation, de la surindustrialisation et de la surpopulation. Ainsi, en 1974, quand René Dumont, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle, évoque le danger de la surpopulation, il parle de « lapinisme irresponsable ». Cela m’a fait penser à un film sorti deux ans auparavant aux Etats-Unis et qui s’intitule Les Rongeurs de l’apocalypse.  Ce film de William F. Claxton raconte en effet comment des lapins prolifèrent et, devenus géants, sèment la mort en Arizona. Il opère deux transitions.

La première transition est entre la menace de la surpopulation – les lapins prolifèrent – et la menace de source scientifique : dans le film, les scientifiques appelés à la rescousse injectent une hormone pour empêcher la reproduction des lapins, mais cette hormone a pour effet pervers de les faire grossir jusqu’à 9 mètres et de les rendre agressifs.

La seconde transition est que ce film inaugure un nouvel épisode du mythe de Frankenstein : auparavant, la menace était essentiellement nucléaire. Première occurrence en 1953 avec Le Monstre des temps perdus d’Eugène Lourié où un dinosaure est tiré de son sommeil par des essais nucléaires. Puis l’année 1954 marque le summum de la paranoïa nucléaire avec Godzilla de Ishirō Honda au Japon et Des monstres attaquent la ville de Gordon Douglas aux Etats-Unis.

Godzilla raconte les ravages commis par un lézard géant contenant une quantité massive de Strontium 90 provenant d’une bombe nucléaire. Des monstres attaquent la ville raconte la menace de fourmis géantes issues d’une mutation génétique consécutive à des essais nucléaires de l’armée en 1945. Le cycle va se terminer dans les années 70, avec La Colline a des yeux de Wes Craven (1977). Une famille d’Américains moyens est victime de cannibales issus autant de consanguinité que de radioactivité puisque la colline a servi de terrain d’essais nucléaires.

Cet ancien cycle était nucléaire, c’était la menace de la bombe et de ses effets incontrôlables. Le nouveau cycle qu’initie Les Rongeurs de l’apocalypse est celui d’une menace provenant de la science en général qui ne serait plus synonyme de progrès. La question n’est plus « on n’arrête pas le progrès », mais « on ne maîtrise plus le progrès »[1]. La science promettait un avenir meilleur, elle était émancipatrice ; elle est devenue dangereuse.

Le filon va se poursuivre avec Piranhas de Joe Dante en 1978 ou la série des Jurassic Park commencée par Steven Spielberg en 1993. Dans le film de Joe Dante, les piranhas sont libérés accidentellement dans une rivière alors qu’ils végétaient dans une piscine secrète de l’armée américaine, car ces piranhas mutants avaient été créés pendant la guerre du Viêt Nam. Et, dans la série des films « Jurassic » depuis 1993, les humains s’acharnent à recréer des dinosaures avant d’en perdre le contrôle ! C’est quand même une constante : à partir des années 70, la science devient une menace.

Une nature vengeresse

Mais d’autres films vont plus loin : les humains se retrouvent punis par la nature elle-même qui se vengerait, serait dotée d’une volonté propre et serait même une véritable incarnation d’une divinité. Et, ça, c’est plutôt nouveau.

En 1976, sort Soudain… les monstres de Bert I. Gordon. Le film raconte la lutte d’une poignée d’humains sur une île contre des animaux devenus géants : guêpes, poules, vers et rats. L’originalité de Soudain… les monstres par rapport aux autres films d’horreur et de catastrophe est double : d’abord l’origine de la menace relève d’une transcendance. L’origine du changement de taille des animaux est expliquée par une fermière (Madame Skinner-Ida Lupino) : une sorte de bouillie a surgi du sol comme un ruisseau et pour elle, pas de doute, cette nourriture, « le Seigneur nous l’a envoyée ». Elle parle d’ailleurs de « nourriture des dieux », titre original du film. Mais elle ajoute, plus tard quand les premières victimes des animaux géants s’accumulent : « C’est notre punition parce que nous avons pêché contre la nature ». Cette explication est confirmée en voix off par l’un des héros (Morgan-Marjoe Gortner) au début du film quand il se rappelle ce que son père lui disait : « Morgan un de ces jours, la terre se vengera de l’homme qui l’a couverte d’ordures. Si l’homme continue à polluer la terre, un jour la nature se révoltera ». Et à la fin du film, en guise d’ultime morale toujours en voix off : « Mon père avait raison, la terre s’est révoltée et ça a été pire que tout ce qu’il avait pu imaginer. L’homme a attaqué la nature et la nature s’est vengée ».

L’intervention de la nature divinisée a une postérité jusqu’à la déesse du vivant dans Avatar de James Cameron en 2009. Cette déesse se mobilise contre les méchants humains d’une firme militaro-minière qui veulent expulser les gentils « Navi » de leur planète Pandora pour leur piquer leur minerai.

Ensuite, seconde originalité de Soudain… les monstres, la menace persiste malgré l’action correctrice des êtres humains. En effet, le film semble bien finir : les héros tuent tous les animaux géants. Mais les dernières images montrent l’eau emportant des flacons avec des restes de « nourriture des dieux » jusqu’au bord d’une prairie où paissent des vaches qui produisent du lait. Or ce lait est ensuite bu par des enfants, ultime image du film. Le fléau, tel une épidémie, est promis à une propagation exponentielle. Ainsi la menace visible des animaux géants, menace qui cesse dès lors que l’animal disparaît, devient diffuse et invisible, ouvrant la voie aux films de virus non maitrisés des décennies suivantes[2].

L’Olympe à la rescousse

Vision crépusculaire de notre époque qui interdit de penser l’avenir et tentative de soumettre la loi à une divinité, décidément, la solution « prométhéenne » est complètement hors-jeu. Quelle issue reste-t-il alors ? Il y en a trois.

La première est la solution herculéenne puisque la prométhéenne ne marche plus. La force prend le relai de l’esprit. Dans les années 1970, lorsqu’il faut mobiliser la force herculéenne contre les lapins géants des Rongeurs de l’apocalypse, tout le monde s’y met : le shérif, le gouverneur, la garde nationale et même les citoyens ordinaires qui, avec les phares de leurs voitures, orientent les lapins géants vers la voie de chemin de fer où ils seront électrocutés. Ils ont la puissance de feu. Mais il faut reconnaître que la force herculéenne est de moins en moins utilisée de manière massive et brutale et doit souvent plutôt se concentrer sur le point faible de l’ennemi pour le vaincre.

Parfois, et c’est la deuxième voie, la force jupitérienne se joint à la force herculéenne quand le président des États-Unis lui-même participe au sauvetage du monde dans Independance Day de Roland Emmerich en 1996. Elle peut même concentrer toute la force herculéenne comme dans les films de super héros, seuls à même de combattre les super méchants.

La troisième voie est la quasi apocalypse et la fuite vers un monde dans un espace préservé ou sur une autre planète, pour recommencer à zéro ou presque, mais ailleurs, sans pollution, ni industrie. C’est ce que choisit Jake Sully (Sam Worthington), le héros d’Avatar, en restant sur Pandora.

Donc si je fais le bilan : notre avenir est menacé, la catastrophe est programmée et notre salut ne passerait que par des surhommes ou la fuite ?  Il faut nuancer. Le cinéma ne s’est jamais privé d’ironie envers le discours sur la nature défigurée, sur la déchéance qui aurait succédé au progrès, sur le temps qui ne serait plus constructeur mais destructeur, sur l’être humain déchu de sa suprématie terrienne. Le cinéma sait être ironique.

Il suffit de revoir Mars Attacks ! de Tim Burton en 1996 où le président jupitérien et l’armée herculéenne sont désintégrés par les Martiens. Et c’est un chant de country américain qui fait exploser lesdits Martiens !

Autre ironie qui, finalement, laisse quand même espérer de l’humain : dans Avatar, c’est un humain qui organise la résistance des Navi et demande l’aide de la déesse du vivant. De plus, le film, tout en vantant le retour à la nature, est le plus bel hommage à la science puisqu’il n’a été possible qu’avec la mobilisation de toutes les dernières technologies du numérique.

Alors oui, les films depuis la seconde guerre mondiale et plus largement encore depuis les années 1970 témoignent de l’effondrement d’une modalité linéaire et positive de l’avenir. Ces films mettent en scène nos peurs : peur de la science, de sa non maîtrise, d’une nature vengeresse… On peut également considérer avec Christian Chelebourg[3] que ces films qui représentent la peur, la mettent aussi à distance critique et peuvent finalement nous apprendre à l’apprivoiser. C’est même peut-être parce qu’il n’a jamais été aussi puissant que l’humain aime à se représenter comme impuissant face à la nature, au changement de son environnement et à l’avenir.

Séquence Prologue des 24es Controverses européennes à Bergerac avec Marc Gauchée, essayiste.

[1] Hervé de Vaublanc, On n’arrête pas le progrès! Vraiment?, theconversation.com, 9 avril 2018

[2] Christian Chelebourg , Les Écofictions. Mythologies de la fin du monde, Les Impressions nouvelles, 2012.

[3] Op.cit.

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