Un monde en attente de transition et de repères

Par Philippe Cousinié, ingénieur agronome, animateur national de réseau de l’enseignement agricole. Il intervient, ici, à titre personnel.

Un monde menacé face à une perte de repères

Le monde d’aujourd’hui a comme perspective l’abîme ou la métamorphose, soit la rationalité close ou l’amour (Morin, 2007). Il est aussi annonciateur d’un possible effondrement (Servigne et Stevens, 2015), voire un âge de la pénombre (Conway et Oreskes, 2014). Cependant, l’élan potentiel d’une transition pour demain (Hopkins, 2012) ouvre à un nouveau projet de société (Dion, 2016). Notre monde est donc confronté soit à sa disparition avec une société qui dérive (Bauman, 2009), soit à une transition. Nous vivons l’ère des maladies dégénératives où manger rend malade, alors que manger sain est à notre portée (Popkin, 1993). Des indicateurs liés aux perturbateurs endocriniens comme les pesticides annoncent un effondrement de la fertilité masculine (divisée par trois et bientôt par dix), une baisse du QI vérifiée dans des enquêtes (perte de cinq à quinze points en 20 ans, en Scandinavie et au Royaume-Uni) et une baisse prévisionnelle de l’espérance de vie des générations nés après 1995.
Nous sommes en perte de repères du fait de l’utilitarisme, de l’économisme et de l’individualisme. La réponse apportée par la transition est donc très attendue avec un besoin de partage et de convergence. La transition sera décisive pour 2050 car manger, c’est potentiellement changer le climat, préserver la vie et prendre soin de la terre. Je construis l’avenir dans ce que je pense et dans ce que je mange. « Se nourrir, c’est manger des valeurs. » (Coutellec et Pierron, 2017).

Un monde verrouillé et cloisonné

Nous n’avançons pas, car notre monde est verrouillé par ceux qui le rendent dépendant. Ce verrouillage est sociotechnique en agriculture, cognitif pour la pensée et éthique sur le plan individuel et collectif. En effet, l’éthique est à la base du sens de la vie, de la pensée complexe, de la conscientisation (par l’état d’esprit) et des valeurs qui détermineront notre futur, en 2050 ou 2100. Cette éthique-là n’est plus enseignée. On la retrouve chez les Grecs et sous une forme universelle avec Diderot (Vincent, 2014). Edgar Morin et Paolo Freire reprennent l’éthique comme une voie d’enseignement du futur pour aborder la complexité et agir dans une perspective humaniste.
Pour l’éducation et la transition, les ressources de l’éthique sont donc immenses avec un apport précieux de la transdisciplinarité (Nicolescu, 1996). Elle offre une nouvelle vision de l’homme et de la nature en ouvrant à l’analyse systémique. Or l’éthique a été fermée (Morin, 2015) et cloisonnée pour répondre aux intérêts privatifs. Ce cloisonnement a construit le système de pensée moderne, sans cohésion, où les sciences sont hyperspécialisées (Ortega y Gasset, 1937).

Vers l’avènement d’un nouveau monde en 2050

Refonder notre système de valeurs est essentiel pour l’avenir. Mes travaux sur la transition (Cousinié, 2016) m’ont conduit à proposer cinq principes transversaux : une double conscientisation (écologique et alimentaire), la responsabilité, l’autonomie (et la liberté d’action), la solidarité et l’ancrage au territoire. Ils fondent le socle d’une pensée complexe, transdisciplinaire et systémique. Les valeurs rattachées à l’éthique changent le regard et animent l’esprit de ceux qui les portent. Ce monde est déjà là si nous le décidons ici et maintenant. Mais il règne encore un vent d’outre-Atlantique qui nous imprègne et nous dit « good ethics is good business ».

 Des conditions pour réussir la transition et éviter l’abîme

Les transitions sont déterminantes pour impacter le système de pensée actuel. Pour cela, des questionnements sont vitaux pour revoir nos rapports homme-vie, homme-terre, homme-culture, homme-technique et homme-aliment. Ces rapports conditionnent nos responsabilités, nos choix, notre éducation et notre santé. De ces questionnements, nous pouvons fonder une éthique d’avenir et forger nos identités. Fonder collectivement des transitions passera nécessairement par un nouveau système de valeurs. Les lumières de demain appellent ces valeurs pour rénover nos consciences.

Références citées : Bauman Zygmunt, 1993 : Posmodern ethics; Conway Erik M. et Oreskes Naomi, 2014 : L’effondrement de la civilisation occidentale ; Cousinié Philippe, 2016 : Les ruptures essentielles pour réussir la transition agroécologique ; Coutellec Léo et Pierron Jean-Philippe, 2017 : pense une éthique alimentaire ; Dion Cyril, 2016 : Demain et après…Un nouveau monde en marche ; Hopkins Rob, 2012 : manuel de la transition ; Morin Edgar, 2007 : Vers l’abîme ; Morin Edgar, 2015 : Ode à la pensée complexe ; Nicolescu Basarab, 1996 : La transdisciplinarité, manifeste ; Ortega y Gasset José, 1937 : La révolte des masses ; Servigne Pablo et Stevens Raphaël, 2015 : Comment tout peut s’effondrer ?; Vincent Charles, 2014 : Diderot en quête d’éthique (1773-1784).