Révolution néolithique, croissance démographique, égalitarisme démocratique et épuisement de la planète

Par Jean-Pierre Bernajuzan, agriculteur à la retraite,  bloggeur.

Révolution néolithique
Jusqu’au néolithique, les humains vivaient et survivaient d’une façon proche de celle des animaux, les ressources disponibles conditionnaient leur vie et leur possibilité de vivre. La véritable révolution proprement humaine a été celle du néolithique, avec l’invention de l’agriculture qui a suscité celle des maisons et villages, des outils et métaux, des dieux et de l’art, des chefs, de la guerre et massacres, des tombes et cimetières, de la domination masculine, des migrations et immigrés, des peuples, ethnies et nations… 1

Avant la révolution néolithique, les humains se contentaient de « cueillir les fruits de la terre » pour vivre comme le font les animaux – sauvages. À partir du néolithique, désormais, les humains produisent leurs ressources, qui n’existeraient donc pas s’ils ne les produisaient pas. On peut dire que le néolithique a inventé le capitalisme, le capital étant la part de production que l’on ne consomme pas immédiatement pour « l’investir », en l’occurrence, à l’époque, garder une partie des céréales récoltées pour l’ensemencement suivant d’une récolte prochaine. La dynamique est lancée, elle ne s’arrêtera plus.

Croissance démographique
La vie et la survie des communautés et sociétés humaines ne dépendant plus des ressources disponibles mais de celles que l’on produit soi-même, elles se sont organisées pour développer la production, ce qui a produit une croissance démographique. Le risque des populations résidait alors sur les aléas de la production, climatiques en premier lieu. Pour garantir les récoltes malgré le climat défavorable, on a développé de nombreuses pratiques culturales, dont l’irrigation par exemple. Mais plus la récolte était garantie et plus elle permettait l’accroissement de la population, qui demandait alors de nouvelles garanties.

Pour accroître la production, on a eu recours à la sélection des espèces, à la domestication de certains animaux pour leur production animale ou pour leur travail, au développement des techniques permettant une productivité toujours plus élevée. Cet accroissement de la production suscitait celui de la population, qui à son tour exigeait un nouvel accroissement de la production, etc. On assiste depuis des millénaires à une course-poursuite entre la croissance de la production et celle de la population.

Une nouvelle étape est franchie lorsque la science moderne arrive à soigner des maladies jusque-là souvent mortelles, la mortalité diminue drastiquement, la croissance démographique explose, le temps que des mécanismes d’auto-contrôle de la fécondité se mettent en place. Mais pour cela, il faut que les populations aient accès à la culture de cette maîtrise au sein des rapports sociaux.

Égalitarisme démocratique
Puis, en Occident, en différenciation de la socialisation grégaire antérieure, une socialisation individualiste se développe en donnant aux individus, à chaque individu, une même valeur. Cette idée que les hommes ont tous la même valeur existait déjà, particulièrement dans l’Évangile, mais elle ne se traduisait pas dans la structure sociale qui demeurait hiérarchique. Le développement de cette socialisation individualiste-égalitaire a poussé et promu la démocratie politique, fondée explicitement sur l’égalité de chacun et de tous. Au fur et à mesure de l’extension de cette égalité, on en est arrivé à dire que le droit de l’un est le droit de tous. Ce que l’un peut avoir, tous doivent l’avoir. Il en est ainsi pour la santé par exemple, et c’est un progrès extraordinaire. On en est loin dans beaucoup de domaines, mais avec le système électoral démocratique, les élus doivent répondre aux attentes égalitaires des électeurs. Bien ou mal, ils doivent répondre aux demandes de tous car, en démocratie, c’est le nombre de votes qui fait la décision et non la qualité des votants. Ce système social occidental est adopté dans le monde entier, car il est obligatoire au développement économique.
Si bien que, au lieu d’une infime minorité riche d’autrefois, nous devons traiter toute la population avec les mêmes droits et la même consommation. La production des biens de consommation doit suivre. L’industrialisation de l’agriculture est une des réponses adoptées.

La socialisation individualiste s’étatise
Au fur et à mesure que la socialisation individualiste s’étend, la société qui était grégaire perd le contrôle de la socialisation et c’est l’État qui prend le relais, en particulier avec l’alphabétisation. Un nouveau pas est franchi avec la démocratie, car le pouvoir issu du peuple lui doit de répondre à ses demandes, en premier lieu économiques, pour rester légitime. L’État démocratique exige le développement économique, l’économie est devenue la réponse que l’État fait aux demandes du peuple.
La socialisation individualiste s’est développée dès l’origine de la société occidentale par le statut de salarié. Le salariat est devenu dominant au XVIIIe siècle, avant la révolution industrielle et la Révolution française. L’État ne peut avoir de rapports sociaux, il ne peut donc agir que par l’économie et le droit : ainsi, l’État prend le contrôle de la socialisation en étant incapable de socialiser pendant que la société perd sa capacité de socialisation. Les réponses de l’État sont toujours économiques, jamais sociales, c’est pourquoi nous avons un énorme problème de socialisation toujours irrésolu.
Le salariat devenu dominant, l’État tâche de résoudre les problèmes sociaux devenus individualistes par l’économie, par la distribution-redistribution de revenus et par la création d’emplois qui passe par la croissance économique. En l’absence de réponse sociale aux problèmes sociaux, on accroît sans cesse l’économie, la production-distribution-redistribution, en définitive la croissance économique. L’action de l’État se décline toujours en crédits et en lois, alors que la socialisation se réalise par des relations sociales, dès la naissance. C’est l’étatisation qui a conduit à l’économisme. Au bout du compte, malgré les progrès de consommation qui mesurent le « progrès social », les problèmes sociaux paraissent de plus en plus insolubles. Et la planète n’en peut plus.

Épuisement de la planète
Cette accumulation de croissances successives en arrive à épuiser les ressources naturelles et à détruire la biodiversité sur laquelle repose notre vie, notre santé et notre productivité. Ce n’est pas l’industrialisation qui est responsable de cette dérive puisqu’elle n’a fait que répondre à la demande sociale et démocratique des populations et des États, c’est l’évolution logique de la production, de la croissance démographique et de l’égalité démocratique. En dénonçant l’industrie ou le capitalisme, on ne résoudra rien. Le consumérisme, qui appelle une production économique exponentielle, n’est pas une philosophie ou une idéologie particulière, il n’est que la résultante du mode d’action de l’État pour répondre aux problèmes sociaux.

Les prospectives qui prolongent cette manière d’agir conduisent à une impasse
Il n’y a pas d’issue dans cette voie. Pour trouver des solutions à nos problèmes sociaux et mondiaux, il faut resocialiser l’action publique en renonçant à l’économisme, et pour cela il faut la désétatiser.

On en est très loin. Tous partis et toutes théories confondus, de tous bords et de toutes obédiences, privilégient la seule action économique étatiste.

  1. Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire, Jean-Paul Demoule, Fayard  2017